lundi 16 août 2010

D2. SHATRUNJAYA (2) HAUT LIEU DU JAINISME (Palitana)


SHATRUNJAYA
(2)

HAUT LIEU du JAÏNISME


(Palitana)




MANQUE D'EAU


On n'entend plus les coups de ciseaux des sculpteurs.
Les tourterelles, les pipits, les perruches roucoulent ou cisaillent l'air de leurs cris perçants.
J'ouvre les yeux.
C'est l'heure de la sieste

Depuis dix minutes, je suis allongé sur une terrasse de béton, à l'étage d'un temple.
Un écureuil effleure ma main à l'étourdi, puis s'écarte prudemment.
Résumons-nous.

Départ à 6h30. A partir de 8h, grimpette. Arrivée dans le site vers 11h.
Ensuite visite des temples non-stop.
Il doit être 15h.
Deux bananes, quelques biscuits et du pepsi comme repas.
Chaleur écrasante, et je n'ai plus d'eau depuis longtemps...

A demi abruti, je sors ma bouteille d'eau, avale deux ultimes gouttes.
Un ouvrier m'interpelle.
On n'est jamais vraiment seul en Inde...
Le mot "water" m'incite à le suivre dans la cour.

Près du temple où il sculpte, il puise un verre d'eau dans une jarre.
Refuser un verre d'eau, c'est délicat et difficile...
Avec le sourire, je refuse son offre.
Le risque de diarrhée est réel.
Nous forgeons notre santé sur une forme de folie spécifique...


LA VISITE CONTINUE


La gentillesse spontanée de cet ouvrier m'aide à combattre ma léthargie.
De 11h à 15h, je visite la zone principale, où les plus beaux temples sont regroupés.
Je continue dans la zone centrale, où les temples sont plus récents.

J'aime beaucoup les sculptures : un peuple de gardes, de lions, d'éléphants, de créatures bizarres, occupe les côtés d'escaliers, les étages, ou les voûtes.
A part les ouvriers, je suis seul. Les prêtres sont partis faire la sieste, ce que je comprends et approuve.
Je peux photographier les idoles si je le souhaite.
Mais la fatigue l'emporte.

De toute façon, le site est trop vaste pour être vu en une seule fois.
J'ai visité la partie principale (que je nomme A, par commodité).
Je dois revenir pour terminer de voir cette zone B.
Sans compter la zone C, à laquelle on accède par la deuxième entrée de la citadelle !
Je récupère mes sandales à l'entrée de cette zone.


DESCENTE VERS PALITANA


Avant 16h, je rebrousse chemin.
Descente sans histoire en une heure environ.
La soif me pousse à marcher plus vite, mais la fatigue me conseille de bien regarder où je mets les pieds !

Un Indien remplit deux bouteilles d'eau à la jarre, devant le temple hindou.
Je pourrai l'imiter, mais il faut une heure pour que la pastille purifie l'eau. Je m'abstiens donc, car je serai à Taleti un peu avant.

Plus bas, cet Indien s'arrête pour changer l'eau des coupes destinées aux oiseaux et écureuils.
Très peu de gens descendent ou montent.
La plupart des pèlerins sont à Palitana depuis des heures...

J'arrive à Shatrunjaya Taleti déshydraté.
La morgue des conducteurs d'autorickshaws, qui exigent 50 roupies pour la gare routière, confirme mon opinion sur cette engeance...
Celui à qui je réponds déteste mon ironie. Il fait la leçon aux autres : pour lui, c'est 50 Rs, pas moins !

Occupé à vider un litre d'eau minérale délicieusement froide, j'attends un tempo.
Lorsqu'il arrive, il refuse d'aller à la gare routière !
Serait-il de mèche avec les autorickshaws ?
Je n'y crois guère...
Trois minutes plus tard, je le vois repartir à vide...
Il finit certainement son service.

Je préfère marcher. Et je n'entendrai plus les sollicitations incessantes des autorickshaws.
Ces experts psychologues, persuadés que je vais craquer, attendent que je les appellent au secours...

J'adore marcher.
Depuis 6h30, je marche. Il n'est que 17h30.
Une demie-heure de marche supplémentaire n'a jamais fait de mal à personne...


Lionel Bonhouvrier.

D1. SHATRUNJAYA (1), HAUT LIEU JAIN (Palitana)


SHATRUNJAYA (1)

HAUT LIEU JAÏN


(Palitana)




Depuis des années, je découvre en Inde de magnifiques lieux du jaïnisme.
Parmi mes préférés : Sravanabelagola et Sonagiri.
Récemment, j'ai découvert Girnargiri, près de Junagadh, au Gujarat.
(j'y consacre deux textes dans ce blog).
Le lendemain de mon arrivée à Palitana, je passe toute la journée à Shatrunjaya.

Je pars de l'hôtel vers 6h30, ce qui est un peu tard.
Par Main bazar, il faut au moins 30 minutes pour arriver à Shatrunjaya Taleti.
Beaucoup de dharamsalas, logeant les pèlerins jaïns, sont construits à moins de dix minutes de cette zone.
Ici commence la montée vers les collines, qui - après quelques milliers de marches - débouchent sur Shatrunjaya.


SHATRUNJAYA TALETI


Plusieurs temples forment le quartier de Shatrunjaya Taleti.
Les pèlerins se massent surtout dans le plus grand. Ils chantent ensemble, font des offrandes, prient en groupes, se préparent à une montée difficile.
Une zone du temple est isolée. J'entrevois des hommes vêtus de blanc : des moines jaïns ou des laïcs faisant une retraite, sans doute.

Je m'installe au-dessus des premiers temples. Impossible de passer incognito, on me scrute attentivement...
En ce cas, un moyen infaillible est d'écrire.
Je prends des notes sur un muret pendant trois-quart d'heure.

D'abord, la curiosité est sans détour.
On s'approche à dix centimètres, pour mieux regarder ces drôles de signes.
Des gardiens et des policiers se positionnent pour me garder toujours à l'oeil...

Les policiers vont et viennent dans leur uniforme bleu, tenant le long bâton traditionnel. Mais cela fait-il le poids face à un stylo ?
Un seul policier porte un grand fusil en bandoulière.
Comme je ne m'occupe pas d'eux, ils concluent que je suis un inoffensif gratte-papier.
Et ils rodent de moins en moins autour de moi.

De temps en temps, un porteur de chaise (doli) me propose ses services.
Des dolis partent, emportant un homme et trois femmes.
Leur âge ne nécessite pas de se faire porter. Sont-ils tous gravement malades ?
Marcher leur serait bénéfique, à tous points de vue.
Et qu'est-ce-qu'un pèlerinage ne demandant aucun effort physique personnel ?

Les chants des pèlerins s'arrêtent souvent, puis reprennent.
C'est un bon moyen de communier ensemble, de se donner du courage avant la montée de milliers de marches.

Le soleil est voilé par des nuages. Il ne fait pas encore trop chaud.
Au bord du sentier, la nature est belle. Les papillons vont de fleurs en fleurs et les oiseaux chantent.
Des bouviers laissent monter sans conviction une dizaine de vaches. L'un d'eux s'intéresse surtout à ce que j'écris...



LA MONTÉE VERS SHATRUNJAYA


Vers 8h, j'envoie au diable cette indolence.
J'entame l'ascension tranquillement, à croire que je compte y arriver demain...
Nombreuses photos en cours de route, pourquoi s'en priver ?
Cette fois, j'emporte les deux Canon, au détriment de la veste de montagne, laissée à l'hôtel.

Longtemps, je tiens compagnie aux vaches, qui n'ont aucune raison majeure pour battre des records de vitesse.
Je rejoins et dépasse régulièrement la traînarde de la bande, entre deux photos.

D'abord, on entend une sono indiscrète qui monte depuis Palitana.
Quand on passe le sommet de la première colline, j'apprécie enfin le silence.
Enfin... entre deux groupes de jeunes voulant absolument connaître mon pays ou mon nom (rarement les deux, d'ailleurs !)

Les marches se succèdent, à l'assaut de la deuxième colline.
Les vaches sont plus nombreuses que les pèlerins, car plusieurs troupeaux se sont regroupés. Je slalome entre culs et cornes en vrai cow-boy.
J'apprécie le décor champêtre, non surpeuplé...

Les marches se multiplient pour gravir une troisième colline.
Je coince un peu dans la montée, car la chaleur augmente sensiblement...
Des pèlerins à pied et en dolis me rejoignent.
Heureusement, la bouteille de Pepsi me donne un coup de fouet.
Un magnifique panorama sur le fleuve Shatrunjaya, et au delà, se dévoile à mesure...

Avant 10h, je m'arrête sur une place boisée, devant un temple hindou, un peu au-dessus de la marche 2600.
Une femme distribue de l'eau gracieusement en puisant dans une jarre.
C'est un lieu propice pour écrire.
Les chants des pipits, tourterelles, jabirus percent souvent ma concentration.
Quand je relève la tête, la vingtaine de pèlerins qui se reposait est repartie.

Pendant dix minutes, je monte seul.
Je surprends ainsi des oiseaux, des lapins et des perdrix.
Les pèlerins éloignent les animaux par leurs bavardages, leurs cris.
Certains trimballent une radio criarde...

Je pourrai monter plus vite, mais je préfère prendre mon temps.
Malheureusement, une dizaine de jeunes me rattrapent et s'excitent.
L'un deux se comporte en Cro Magnon , voulant palper un homme du XXIe s...
Je le maintiens à distance et l'interpelle : "Hey, Monkey !"
Explosion de joie des autres.
Pendant cinq minutes, je ne cesse d'entendre "Monkey !" Le surnom devrait être une leçon suffisante pour Cro Magnon...

Vers 10h30, j'ai besoin de manger (contrairement à la montée vers Girnar Giri, pendant laquelle je n'ai presque rien mangé).
Je quitte le sentier pour m'installer au-dessus d'un étang, ou des buffles d'eau mènent la belle vie.
Biscuits, une deuxième banane, des cacahouètes.

Je me régale aussi de la vision de Shatrunjaya.
La citadelle occupe une vaste superficie sur deux éperons rocheux.
C'est un site de défense merveilleux, entouré d'une campagne verdoyante.
Si j'étais peintre, j'installerais deux toiles : une pour Shatrunjaya, l'autre pour les buffles d'eau.

Plus haut, le sentier se divise, comme l'explique un grand plan du site :
- à droite, c'est l'accès à une entrée secondaire de Shatrunjaya
- je continue à gauche, vers l'entrée principale, où j'entre vers 11h.


VISITE DE SHATRUNJAYA


La grande cour permet d'accéder au chemin de ronde des murailles.
La rivière Shatrunjaya, très large, s'étale dans la vallée.
Je contente mes yeux dix minutes, allant et venant, pour varier les points de vue. Sur le sol, deux hommes jouent aux dés avec passion.
Dans la cour, les porteurs de dolis se reposent, se préparent à manger.
La ligne blanche, tracée sur le sol, mène aux temples principaux de Shatrunjaya.

Au fond à gauche, on entre dans le premier temple.
Il faut laisser ses chaussures à un grand vestiaire dans la cour.
Au Sagal Pole, on délivre une autorisation de photographier contre 100 roupies.

C'est un excellent investissement, car on nous laisse relativement libre. Mais photographier les idoles est strictement interdit.
Shatrunjaya est donc un lieu plutôt libéral.
(Lisez quand même la liste des interdictions, imprimée en anglais au verso du permis. Impressionnant, n'est-ce-pas ?)

Petit rappel.
Au Mont Abu, comme dans le temple de Somnath, toute photo est interdite.
Au Girnar Giri, un gardien m'empêche constamment de photographier pendant la visite du Neminath Temple...
Voila pour les râleurs !

Je remonte l'allée principale, sans m'attarder dans les temples latéraux.
Je teste aussi la réaction des nombreux gardiens. Ils doivent s'habituer à ma présence...
Très vite, j'entre dans le temple principal, dédié à Adishwara.

Adishwara Temple occupe une vaste espace au bout de la zone A.
En réalité, il est entouré par huit temples plus petits, sans compter chapelles et oratoires. Par exemple : Sahashtrakoot Temple, ... Temple, ... Temple.

De nouveau, j'applique ma règle favorite : prendre mon temps.
Je pose mon sac, contenant les deux Canon, près d'un gardien.
Puis je me promène, le dos léger, le nez pointé sur les sculptures. Dans mon sillage, j'entraîne d'abord deux gardiens.
Après dix ou quinze minutes, on s'habitue à ma nonchalance.

J'entre dans la salle principale, où je m'assieds.
Mais des ouvriers réparent une porte à la scie circulaire. La poussière et le bruit me font fuir.
Après avoir fait le tour de la place, je récupère mon sac.
Facile ensuite de faire des photos sans attirer l'attention de quiconque.

Je grimpe à l'étage du temple principal.
Sur le rempart, la vue est splendide, principalement sur la zone C (le second éperon rocheux, accessible par une autre entrée).
Un prêtre m'appelle
à l'intérieur pour me montrer une grande statue d'Adinath aux quatre visages. Deux femmes visitent avec moi. Le prêtre me montre les endroits où photographier, car il doit fermer cette partie du temple.

Après la clôture de cette salle, il m'incite à le suivre.
Nous faisons le tour des remparts.
Un rêve pour un photographe !
Après un tour complet, mon guide ne mendie pas. Cela me plaiî, je lui laisse donc 20 roupies.

Dans la cour, je suis accueilli par des Good morning ! à répétition.
Un puriste trouverait à y redire (nous sommes l'après-midi), comme mon anglais n'est pas si fameux, je réponds d'un sonore
Namaste !
A cette heure, les prêtres se font rares.
Après la visite du temple 24 (???), je sors de la zone principale.

En descendant la voie centrale, je tombe sur un gardien qui aimerait me servir de guide. Il m'ordonne de le suivre à gauche.
Je préfère voir à droite une frise qui m'intéresse.
Après deux ou trois essais comparables, il comprend que cela va être difficile.

Puis j'entre dans le temple qu'il souhaitait me montrer.
Fatigué, je depose mon sac contre une colonne.
Très bonne idée.
Car je découvre moi-même la caverne d'Ali Baba.
Sa forme est originale : une rampe de métal permettant de se hisser vers deux autres escaliers, menant au sommet de deux toits !
On pense à deux observatoires astronomiques.

L'Eos en vibre de satisfaction.
Du haut de mes perchoirs, je jubile. C'est beaucoup mieux que du toit de l'Adishwara, car le panorama est à 360 degrés !
D'ailleurs, on domine aussi l'Adishwara...
Je contemple admiratif les temples aux alentours, l'autre éperon rocheux, mais aussi la vaste vallée de la Shatrunjaya.

Après une série de photos, je pose l'Eos et continue à regarder comme un obsédé visuel.
Cela déplaît au gardien. Je l'entends m'appeller.
Mais que veut-il ?
Un suicide en règle ?

Trois minutes plus tard, je redescends.
Il me montre mon sac.
Le pauvre a peur que j'oublie mon sac. Ou alors un vol ?
Car deux hommes font la sieste près du sac. Je les vois mal se réveiller pour le voler...

Mon gardien me quitte alors, ouf !
En descendant, je croise un Anglo-saxon, c'est rare ! Un quadragénaire.
En anglais, nous échangeons quelques phrases :

- "Est-ce habituel en Inde ? Les Indiens me demandent sans cesse : Quel est ton pays ? J'en ai marre !"
- " Oui. Ils ne connaissent que deux ou trois phrases : "Quel est ton Pays ? Quel est ton nom ?" Alors ils s'exercent. Nous devons être patients et leur répondre..."
- Est-ce long pour visiter ? Je viens juste d'arriver..."
- "Il y a trois zones à visiter. C'est immense ! Je pense que trois jours sont nécessaires..."
- "Eh bien, je ne me rendais pas compte..."
- "Oui. Mais prenez votre temps. De toutes façons, on ne peut tout visiter. Alors, mieux vaut prendre son temps !"
- "Merci pour ces conseils !"

Et nous nous séparons.
Plus bas, un autre gardien, du genre fouine intéressée, jette son grappin sur "l'Américain" (c'est mon surnom le plus fréquent en Inde).
Aussitot, je deviens poisson et la fouine peine à me saisir.

Alors il change de tactique :
- "Do you have a permission for photos ?"
- "If you want, Sir, I can show you my permit !"
- "No, no ! It is O.K..."
J'ai compris... Il veut un bakschish. Sa face de fouine me répugne.

Peu après, il remarque que je m'arrête en face d'une idole.
- "You can take a picture ! No problem with me !"
- "No, thank you Sir !"
Un poisson sacrement glissant...

Alors ma fouine se dévoile : "Do you have money ?"
- "Sometimes, I give something. But for you, I give nothing. Sorry, Sir !"

Ce monde est truffé de chausse trappes.
Certains obtiennent beaucoup, d'autres sont d'éternelles fouines errantes.
Qui suis-je ? Serai-je sur terre pour refaire ses lois d'airain ?


Lionel Bonhouvrier.

samedi 14 août 2010

C3. De quelques BOUSSOLES (JUNAGADH)

De quelques BOUSSOLES

(Junagadh)




Nous savons très tôt ce que nous détestons, ce que nous rejetons.
Mais savoir ce que l'on veut vraiment en cette vie, demande davantage de temps.
Beaucoup de gens n'ont pas de vocation précise.
Et passent leur existence entre des impulsions constamment nouvelles.
Voilà pourquoi ce monde surabonde de boussoles.

J'ai déjà écrit dans un blog ce que je pense de la plupart des guides, ces intermédiaires inutiles.
Faut-il visiter un musée ? une ville ? ou randonner en montagne ?
On vous persuade que vous avez besoin d'un guide.
Au Népal, un guide m'a assuré que, privé de ses services experts, je ne comprendrai rien à Bhaktapur !

Servons nous NOUS-MEMES de nos yeux, de nos oreilles, de notre intelligence.
Chacun doit être son propre guide, développer ses capacités et ne pas déléguer à autrui ce qu'on est capable de faire soi-même.

Les gourous, indéracinables, repoussent toujours...
On se moque des gourous indiens.
Chez nous, on les appelle spécialistes ou experts.
Leurs prévisions sont souvent si fantaisistes, que le terme de gourous me semble trop laudatif. Songez à nos experts en économie ou en finances !

En plus des guides et des gourous, on pourrait trouver d'autres exemples de boussoles, qui ne montrent pas toujours le nord...
Les boussoles politiques, à l'usage, se dérèglent souvent.
Et l'on a vu certains leaders passer de l'extrême gauche à la droite, en montrant toujours le nord magnétique, comme d'imperturbables girouettes...

Voici quelques modestes propositions.

Chaque être humain peut se fier principalement à son cerveau et à son coeur.
Avec de telles boussoles, la route devient passionnante, inépuisable.

En Inde, la principale vertu me semble être la patience. C'est une boussole infaillible. Je ne l'ai jamais prise à défaut.

Si notre coeur bat régulièrement, nous assurant une survie provisoire, il ne s'ouvre pas tous les jours.
Quand notre coeur s'ouvre, nous retrouvons notre place réelle en ce monde.
Notre coeur s'élargit, prend sens, nous rayonnons de joie.

Chaque être humain devrait être une étoile, du berceau au tombeau.
Une étoile continue de rayonner bien après sa mort.
L'histoire du Christ en est une parabole.

Les rois mages suivent une étoile qui vient de naître.
Deux mille ans après la mort de Jésus, des millions de personnes vivent dans le rayonnement de cette étoile.

Peu importent les langues, les religions, les couleurs de peau, ou les différences de sexe, de richesse, d'idéologie.
Ouvrir son coeur nous met en communication avec celui ou celle qui nous dévisage.


Lionel Bonhouvrier.

vendredi 13 août 2010

C2. LES TEMPLES JAINS de GIRNAR GIRI (JUNAGADH)



LES TEMPLES JAINS
de
GIRNAR GIRI

(Junagadh)




A l'aube, vous quittez votre lit douillet à Junagadh.
Vous marchez deux kilomètres jusqu'à un arrêt de bus.
A défaut de bus, vous embarquez dans un tempo.

En cahotant, il remonte une vallée boisée de collines.
Je remarque un jabiru à l'un de nos arrêts.
Un couple donne des feuilles bien vertes à deux buffles d'eau.
Nous franchissons une rivière, la route dessert plusieurs temples hindous.

Junagadh est une capitale de district du Kathiawar, une des trois régions composant le Gujarat.
Si vous perdez le fil, prenez un atlas.
Vous voyez l'Inde ?
Regardez en haut à gauche (au nord ouest, comme disent les géographes).


Girnar Taleti est au terminus de la route.
C'est surtout le départ pour l'excursion aux temples jaïns de Girnar Giri.
Vers 7h30, thé dans une dhaba en regardant l'arrivée de quelques personnes.

Commençons à monter les premières marches.
Inutiles de se presser, il y en a plus de 5000... si l'on souhaite aller jusqu'au sommet.
Ce qui est fermement mon intention.

- - -

Certaines échoppes sont déjà ouvertes.
Des longos descendent des arbres par grappes. Leur longue queue arrondie, ils approchent du sentier de pierres, attirés par la nourriture.
Des petits gambadent, se poursuivent.

Un ou deux gros mâles se plantent au milieu du sentier.
Des pèlerins et certains vendeurs les nourrissent bien.
Sans les regarder, je passe tranquillement à côté d'eux.
A part quelques biscuits et cacahouètes, maigres provisions pour cette journée, je n'ai rien à donner à ces mendiants.

Les marches sont parfois numérotées.
Les longos se concentrent à proximité de Girnar Taleti.
Entre les marches 300 et 400, leur nombre diminue rapidement.
Au-dessus, on n'en voit plus.

Pendant une heure, je sue littéralement.
Pourtant, il ne fait pas encore très chaud.
Le sentier traverse un bois, est souvent ombragé.
Mais je suis un peu rouillé...
Je m'arrête toutes les 20 minutes environ, ou quand je photographie quelque chose.

Peu de tentes sont occupées par les vendeurs de boissons ou de nourriture, car il est un peu tôt.
Des oratoires hindous sont éparpillés au bord du sentier.
Je ne m'arrête pas pour discuter, je préfère avancer.

Au bout d'une heure, j'atteins plusieurs pavillons, d'où l'on domine un beau panorama sur Girnar Taleti.
Je découvre un lac, le Damovar Kund.
Au fond d'une autre vallée, à l'horizon, l'urbanisation de Junagadh est également visible.

Après 9h, je deviens chèvre, mes jambes montent toutes seules.
Peu à peu, le sentier quitte les bois, longe la base de gros rochers.
Les escaliers deviennent plus raides.
Je suis très en forme, mais je m'arrête souvent pour admirer les rampes du sentier escarpé.

Le sentier monte à l'assaut des gros rochers, qui me rappellent d'autres randonnées, au Larzac, par exemple.
Une première cascade tombe, le coupe, l'eau ruisselle sur les marches.
Je croise sept jeunes, garçons et filles. Cela m'étonne... Ou alors ils n'ont vu que le premier temple et ont ensuite rapidement rebroussé chemin.

Les cabanes où l'on vend biscuits, cacahouètes, amuse-gueules, et boissons, sont presque toutes occupées.
Oratoires et temples souvent dédiés à Shiva sont nichés dans des grottes.
Je découvre plus haut de vastes grottes dont la roche est trouée, comme par l'impact d'obus.
Je photographie les marches 1000, 2000 et 3000.
Quel culte du nombre rond !

La fin de la montée me semble facile.
Des nappes de brume apporte de la fraîcheur.
Le ruissellement d'autres cascades également.
Plusieurs petits temples hindous précédent l'arrivée, par une arche, sur le site des temples jaïns.

A quelques mètres, j'entre dans le Neminath Temple.
Neminath est le vingt-deuxieme tirthankar jaïn.
Construit au XIIe s, son temple est le plus ancien et le plus grand du mont Girnar.

Sandales ôtées, on veut absolument garder mon petit sac à dos dans le bureau d'accueil. Je ne prends que cahier et stylos.
Et bien sûr, un petit Ixus, presque invisible, à moins d'une fouille sérieuse (comme au temple de Somnath).

Je raconte cette visite dans "L'ange gardien de Girnar Giri", dans ce blog.
Le héros, un gardien en uniforme, me marque à la culotte pour m'empêcher de photographier ce qui m'intéresse...

Je continue ma visite du site après 15h30.
Les autres temples sont fermés, j'ai eu raison de m'attarder au premier.
Tout près, un temple possède de magnifiques moucharabiehs de pierre, merveilleusement ciselés.
Les motifs me rappellent les mosquées d'Ahmedabad.

Des toits-coupoles, ruisselant de céramiques, me rappellent le Gufa de Balkrishna Doshi (idée à appronfondir).

Plusieurs temples hindous cohabitent avec les temples jaïns.
Je monte progressivement depuis la marche 3850 (Neminath Temple), jusqu'au dessus de la marche 4500.

On découvre un panorama exceptionnel sur les toits de dizaines de temples.
Toits classiques de pierre gris ou marron, coupoles ornées de céramiques multicolores, quel régal !

Le temps se dégrade.
Des nappes de brume gagnent les hauteurs et le vent se renforce.

Cela présage une fin d'après midi pluvieuse...

Plus haut, les marches mènent à une nouvelle arche de pierre presque entièrement recouverte de mousse. Il a beaucoup plu depuis le début de la mousson...
On franchit la marche 4800 avant le passage d'une autre arche.

Je m'assieds devant l'Ambika Temple pour manger un peu (pomme, biscuits, cacahouètes).
Le brouillard cache maintenant les deux vallées. Impossible de distinguer le complexe du Néminath Temple...
C'est l'Ecosse, aux landes hantées de fantômes, comme celui de Lady Macbeth,...

Derrière le temple, on peut se restaurer dans une dhaba.
Je préfère continuer jusqu'au sommet.
Le sentier descend jusqu'à un pont.

Alors que je le franchis, la pluie commence... Je sors ma veste de montagne, car l'averse devient furieuse.

Plusieurs oratoires hindous coiffent le sommet des rochers, dont l'un occupe un semblant de grotte.
Je risque d'abimer le Canon, aspergé de pluie, ou la carte mémoire...

Je redescends m'abriter sous le toit d'une bergerie.
Nous sommes une demi-douzaine à attendre que l'orage se calme pour continuer notre route.
D'autres arrivent peu à peu...

Profitant d'une accalmie, je prends quelques photos des temples hindous.
Il n'est pas 17h, mais les bonnes heures sont passées.
Avant le retour, arrêt à la dhaba pour un thé.

Une vieille, assise à l'écart, attend la fin de la pluie. Je l'ai vue souvent depuis le Néminath Temple, pendant la montée.
Isolée, elle n'ose s'asseoir dans la dhaba, faute d'argent.

Quand je lui propose un thé, elle refuse, sans doute par incompréhension.
Alors je demande à un garçon de lui apporter un thé, qu'elle accepte.

Descente tranquille, pour éviter de glisser sur les marches mouillées.
Trois-quart d'heure plus tard, ma bonne humeur redouble.
La pluie s'arrête et le soleil illumine le ciel.
Au diable la veste ! Je ressors le Canon pour quelques photos.

A 18h, j'arrive au premier des pavillons panoramiques.
Je m'offre vingt minutes, torse nu, à sécher au soleil...
La nature embaume, les animaux expriment leur satisfaction après la pluie.
Moment de solitude et de joie parfaites.
Je n'ai guère envie de redescendre vers Junagadh, la ville, la circulation...

Fin de randonnée.
Le soleil s'estompe, la nuit va s'installer lentement.
A Girnar Taleti, je demande le chemin du lac, observé à l'aller comme au retour.
Le Damovar Kund ? A trois kilomètres !
Moi qui pensais qu'il était à côté...

Un guide obligeant me fait visiter un dharamsala jaïn.
Du moins, la partie religieuse, avec chapelles et statues de tirthankars.
Il allume les salles au fur et à mesure de notre passage.

Un rabatteur me harponne : "40 roupies pour Junagadh !"
Et il veut me pousser dans un tempo !
Je lui réponds que personne n'est assez fou pour l'écouter, puisqu'un tempo coûte 5 roupies !

De plus, je souhaite prendre mon temps.
Je commande un thé en terrasse, pour observer les gens.
Un groupe d'une trentaine de pèlerins met un temps fou pour s'entasser dans trois tempos... puis pour s'ébranler vers Junagadh...
Discussions, changement de tempo, contre-ordres...
Pas question de me mêler à ces agités.
J'attends en paix l'arrivée du tempo suivant...


Lionel Bonhouvrier.

C1. L'ANGE GARDIEN de GIRNAR GIRI (Junagadh)



L'ANGE GARDIEN
de
GIRNAR GIRI

(Junagadh)





La montée aux temples jaïns depuis Guirnar Taleti est magnifique.
En faisant de nombreux arrêts pour photographier, je mets entre 2h30 et 3h.
Je raconte cela dans un autre texte : les TEMPLES JAÏNS DE GIRNAR GIRI.

Quand on franchît la porte du site, le premier temple est celui de Néminath.
Après cette grimpette sportive, je dois déposer mon sac à dos à l'office.
Un gardien me suit aussitôt jusqu'à l'entrée du temple principal.

Assis dans la cour face au temple,
je rédige des notes avec l'application d'un artisan.
On vient regarder ces signes bizarres... Deux jeunes filles, deux prêtres du temple, des pèlerins m'interrogent, intéressées par ce drôle d'oiseau.
Peu à peu, le message circule parmi les pèlerins : il vient de France, de Paris.

Le temps passe, je continue à écrire, on s'habitue à ma présence.
Après deux pages, je lève la tête. Plus personne ne se soucie de moi.

Mon plan fonctionne à merveille. La deuxième phase peut commencer...


Je me lève, évite le temple principal.
Sur le côté gauche, j'entre dans un bâtiment plus petit, incognito.

A l'intérieur, je photographie des pyramides étranges, admirablement ornées et des sculptures de tirthankars.

Dans la cour, je continue discrètement à photographier des tirthankars, de magnifiques blocs de pierre sculptée...
Pendant ce temps, un prêtre officie avec les deux jeunes filles dans la salle principale du temple.
Tout va bien.

De retour dans la première cour, je commets une faute stupide.
Près d'un gardien en uniforme, je photographie l'entrée du temple.
Aussitôt, il m'arrête :
-"It is not allowed !"
Je joue l'idiot à merveille, mais il réitère son interdiction en remuant son long bâton.
Rien à faire.
- "And if I have a permission ?"

Il me répond que je dois demander à l'office, où j'ai laissé sac et sandales.
Les explications avec le chef du bureau sont laborieuses.
Finalement, contre 40 roupies, il remplit un imprimé rose, que je range dans la pochette de ma chemisette.
A plusieurs reprises, le gardien exulte en gujarati, en une prière scandées à mes quarante roupies...

Missionné à mes dépens, il me colle alors aux basques, à quelques mètres.
S'en est fait de ma solitude...

Au début, je crois qu'il va finir par s'éloigner.
Douce illusion...
Il surveille le moindre de mes gestes, comme si mes mains allaient se changer en foudres pour pulvériser tout le temple !

Je veux photographier une sculpture d'une chapelle extérieure.
Stop ! C'est interdit !
Je ne peux photographier que l'extérieur, et encore...
En réalité, ce permis m'interdit de photographier l'intérieur des temples et les chapelles extérieures. C'est un piège à cons !
Je comprends maintenant la joie de mon chien de garde.

Comme c'est l'heure de déjeuner, j'espère m'en débarrasser.
Assis sur le pavement, reproduisant un motif, je dessine deux svastikas sur mon cahier.
Installé à quelques mètres sur une chaise en plastique, il attend.
Il n'a que moi à s'occuper...

Concentré dans le dessin, j'oublie la photographie.
Il vient jeter un coup d'oeil sur chaque dessin, puis se rassied.
Comme il s'ennuie, il se coupe les ongles pendant vingt minutes...

Les prêtres et les pèlerins disparaissent pour déjeuner.

Après le dessin, je prends des notes sur la coupole, les piliers, des détails d'architecture et sur des objets de culte.
Dessiner m'a complétement calmé.
Je suis en grande partie responsable. C'est mon erreur qui a déclenché ce marquage implacable.

Je décide de ne pas m'énerver.
Supportons patiemment les manigances de cet espion.

Et c'est le mieux.
Car je découvre, émerveillé, une succession de temples et d'autres bâtiments, avec des escaliers et des cours. Une cascade de surprises et de pierres.
La visite se prolonge au-delà de mes prévisions.

Dans une cour, il m'interdit de photographier des sculptures, rangées contre un mur.
Je proteste en vain.
Du coup, il frappe son bâton contre le sol, comme un C.R.S. avant une charge !
Toute statue de divinité est taboue...

Dès lors, je l'ignore totalement.
Je photographie les rares choses qui ne sont pas interdites...
A l'intérieur des temples, je traverse certaines salles avec de brutales accélérations.
Je m'amuse à le semer d'un couloir à l'autre. Ou je me plante longuement devant une statue quand il finit par me rejoindre, inquiet pour des chimères.

A l'extérieur, je prends tout mon temps, jouis des paysages et des ornements d'architecture.
Je l'entends taper son bâton contre le sol.
Serin, marchant sur les bords d'un bassin, je ne l'honore plus d'un seul regard. D'ailleurs, il n'existe plus.

La visite dure encore un long moment.
Ma doublure ne me quitte jamais des yeux, mais s'éloigne un peu.
Visiblement, il n'aime pas être ignoré.
Qu'il boude, qu'il malmène son bâton, à sa guise...

Et pour les photos, peu importe !
Au Mont Abu, je n'ai pris aucune photographie. Je n'en veux pas au règlement qui interdit de photographier même l'extérieur des temples.

Ici au Mont Girnar, le règlement est plus souple.
Cela leur permet de vendre des permis très limités.
Dommage que son application soit aussi tatillonne.
C'est aussi l'Inde... La bêtise en uniforme manque de discrétion.
Mais cet ange-gardien n'a pas réussi à me gâcher ces lieux superbes.


Lionel Bonhouvrier.